1. Le labyrinthe dans le dédale
« Selon toutes les apparences, l’artiste agit comme un médium qui à partir du labyrinthe au-delà de l’espace et du temps cherche son chemin vers une clairière. » Marcel Duchamp
Ce site ne présente pas seulement le travail d’un peintre, mais l’ébauche d’une théorie sur les images à laquelle peut mener la pratique de l’art. Inspiré par Aby Warburg, je trouve le contenu caché ou ignoré de l’art beaucoup plus stimulant que l’esthétique. J’aspire donc dans la mesure de mes moyens à continuer sur ses traces la poursuite de ce qu’il appelle « iconologie », c’est-à-dire le questionnement et la recherche d’un contenu qui, on le verra, peut guider l’évolution de l’art.
Ce qui est présenté ici est le chemin du labyrinthe dans un dédale. Contrairement à un malentendu courant, le labyrinthe n’est pas un dédale, il est unicursal et donc on ne s’y perd pas, on s’y retrouve. Certains affirment du reste que pour se trouver véritablement il faut d’abord être perdu. Le labyrinthe représente le chemin suivi par Thésée grâce au fil d’Ariane, menant hors du dédale à partir de son centre. Ce qui est embarrassant c’est que personne ne s’entend sur ce que pouvait être le dédale, aussi l’image du labyrinthe est toujours présentée hors contexte !
Par chance, j’ai découvert que le labyrinthe, avec le dédale, se formait à partir de la déconstruction d’un nœud. Un nœud gordien ou un nœud symbolisant l’unité du tout. Deux symboles apparemment étrangers se trouvent alors réunis. La construction du labyrinthe offre du même coup une solution au problème du nœud gordien qui se trouve dénoué (voir 2 Construction du labyrinthe ou mon livre The Genesis and Geometry of the Labyrinth .)
Mes tableaux représentent donc le plus souvent la construction du dédale contenant le labyrinthe. Le dédale n’est plus un lieu préétabli dont nous devons nous échapper, mais un motif qui se forme simultanément au labyrinthe lorsque l’on recherche le lien entre les choses et en quoi consiste l’unité du monde. Comme j’utilise du film holographique (voir 7 Holographie) dont la luminosité et l’aspect change suivant la place d’où on le regarde, leur aspect leur apparence peut évoquer aussi bien le dédale d’une ville illuminée survolée la nuit que celui de l’Internet ou d’un réseau de neurones. Dans ce réseau, le labyrinthe peut être souligné de manière distincte (fig. 4) ou bien se fondre avec le dessin du dédale, où on ne peut plus le distinguer (fig. 5). Il est alors suggéré que, même s’il existe dans le dédale où nous nous enfermons, son chemin devient impossible à reconnaître et se révèle comme une construction de l’esprit.
Mais pourquoi chercher ce chemin ? Symboliquement, il représente la réponse sibylline à la question: Qui sommes-nous ? D’ou venons-nous ? Où allons-nous ? On peut bien sûr se demander d’où vient cette réponse, et il devient alors tentant de suivre la Sibylle ou de l’attirer hors de sa grotte. Pour moi la découverte du labyrinthe était l’aboutissement d’une longue démarche qui ne pouvait s’arrêter là. Le parcours du labyrinthe est semblable à celui offert par un mandala dans un panthéon bien organisé, mais il devient difficile de décider comment il se traduit dans un contexte prosaïque quotidien. En construisant de manières diverses le chemin du labyrinthe, j’ai pourtant souvent comme l’impression de suivre un rituel et de me découvrir car, d’une certaine manière, nous sommes définis par le chemin que nous suivons et en organisant un réseau de lignes je le ressens à la manière de Gilles Deleuze, qui nous dit : « J’essaye d’expliquer que les choses, les gens, sont composés de lignes très diverses, et qu’ils ne savent pas nécessairement sur quelles lignes d’eux- mêmes ils sont, ni où faire passer la ligne qu’ils sont en train de tracer, bref il y a toute une géographie dans les gens avec des lignes dures, des lignes souples, des lignes de fuite, etc. Partir, s’évader, c’est tracer une ligne….Fuir c’est tracer une ligne, des lignes, toute une cartographie. On ne découvre des mondes que par une longue fuite brisée. »  
Henri Michaux a eu une expérience similaire en dessinant sous l’influence de la drogue. « Ici seulement une ligne qui éclate en mille aberrations…Tout moi devait passer par cette ligne… Par le même chemin obligé de passer, moi, mes pensées et la vibration. » En suivant ces lignes, je me découvre comme le nœud dédoublé, moi aussi double. Un chemin correspond à l’observateur en moi, l’être témoin étonné de ma vie, tandis que l’autre représente une existence le plus souvent incompréhensible ou absurde comme celle d’un personnage de Samuel Beckett. Ainsi l’art et la représentation peuvent changer les questions que nous nous posons et réciproquement les nouvelles questions en évoluant produisent des forces qui font évoluer les formes correspondantes. Une relation dynamique s’établit entre fond et forme et de nouveaux développements sont toujours à prévoir (voir 5 Fond et forme).
Récemment, j’ai réalisé que la construction du labyrinthe correspond à la Khora, la création du monde comme image des idées décrites par Platon dans le Timée (voir 8 Khora). Ainsi finalement, à ma grande surprise, c’est comme si le chemin du labyrinthe tenait ses promesses même graphiquement et menait le peintre à une théorie très particulière sur la nature des images, c’est-à- dire à la réponse à « Qu’est-ce que je peins ? ». Il mène aussi à ce que je suis, puisque, selon Platon, nous sommes des images. Comme le prédisait Mircea Eliade  « l’image attend l’accomplissement de son sens ». Evidemment cette image n’est pas quelque chose qu’on peut s’approprier comme une tranche de vache conservée dans le formol par Damien Hirst, mais plutôt elle montre sous un nouvel angle la nature du chemin du labyrinthe comme une série de cercles herméneutiques connectés entre eux. L’image de l’homme se présente finalement comme celle d’une voie.